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La cordillère royale

par Pierre Kapsalis
Une des plus somptueuses cordillères des Amériques ? Très certainement. La cordillère royale est le lieu de tous les superlatifs : plusieurs centaines de montagnes dépassants allégrement l’altitude du Mont Blanc , 6 sommets de plus de 6000 mètres disposés sur à peine 150 km, une multitude de sentiers datant de l’époque inca en excellent état de conservation…

Une cordillère imprégnée de magie

La cordillère royale fait partie de la cordillère occidentale de Bolivie, barrière imposante entre l’Altiplano aride à l’ouest et le bassin amazonien sur son versant est, avec des dénivelés à vous donner le vertige. Elle commence au nord par le majestueux Illampu et s’achève au sud par l’Illimani, le gardien emblématique de La Paz. Comme souvent dans ce pays imprégné de magie, les montagnes sont associées à des divinités et ont, selon des croyances profondément ancrées, des comportements proches des humains. Ces montagnes peuvent être jalouses, se disputer et commettre des erreurs, tout comme les Dieux grecs. 

Ainsi, le sud de cette cordillère, selon les légendes locales, a été le théâtre d’un terrible conflit opposant l’Illimani et le Mururata, chacun revendiquant le rôle de montagne la plus haute, la plus puissante. Ce conflit dégénéra en une terrible dispute entre les deux prétendants. L’Illimani, dans un accès de colère inouï arma sa fronde et trancha le sommet du Mururata -le décapité en langue aymara- en lui criant « Sarjamu » , que l’on pourrait traduire par « va-t-en « . Le sommet du Mururata projeté dans les airs, se retrouva bien loin de la cordillère royale, à l’endroit actuel du sommet le plus haut de Bolivie, le Sajama.

 

L’Illampu quant à lui n’est pas une montagne comme les autres, c’est le Mont Olympe des Andes. Son nom provient du Dieu Illapa, Dieu du tonnerre et de la pluie, habitant ses sommets. L’Illampu est sans aucun doute la montagne la plus vénérée par les habitants de la région. En cas de sécheresse prolongée, les Boliviens feront toujours des offrandes à l’Illampu, espérant ainsi obtenir sa clémence et apporter la précieuse pluie, si essentielle à l’agriculture.

Le paradis des andinistes

Destination exceptionnelle pour les amateurs de trekking, soit en arpentant les anciennes voies incas qui traversent la cordillère d’est en ouest, ou alors en sillonnant des sentiers de très haute altitude du nord au sud, la cordillère royale propose également une profusion d’ascensions de toutes beautés. Si l’on est à la recherche d’un 6000 accessible, le Huayna Potosi est tout indiqué, présentant peu de difficultés et proche de La Paz, c’est la montagne parfaite pour un premier 6000. Le Condoriri ou son voisin, le Pequeño Alpamayo , malgré leurs altitudes moins élevées sont beaucoup plus techniques mais comptent parmi les plus belles ascensions du pays. Moins connus, et donc tout aussi attirants l’Ancohuma et le Chachacomani sont des sommets vraiment hors des sentiers battus. Enfin, l’Illampu avec ses formations de glace si typiques, tellement andines, les ice-flutes, est sans aucun doute une des montagnes les plus difficiles à gravir… 

Des glaciers en danger

Mais la cordillère royale c’est aussi malheureusement la région où les glaciers reculent plus vite que partout ailleurs. En témoigne la disparition totale du glacier Chacaltaya -vieux de 18000 ans- là où se trouvait encore récemment la plus haute piste de ski du monde, ou encore la disparition progressive et inéluctable des glaciers de l’Illimani. L’état de santé de ces glaciers est tellement significatif qu’il est étudié par les scientifiques de tous horizons mais notamment français et boliviens. Ceux-ci ont récemment publié un rapport montrant que ces glaciers ont perdu presque la moitié de leurs volumes, en à peine 30 ans. Et quand on sait que la ville de La Paz dépend principalement de ces glaciers pour son approvisionnement en eau, on peut imaginer facilement les problèmes que cela provoquera pour la capitale administrative du pays. 

Des guérisseurs millénaires

Mais bien sûr, la cordillère royale, ce n’est pas uniquement des sommets et des glaciers, c’est aussi une population, fière de ses montagnes et faisant preuve d’un immense respect envers-elles. Ces populations, parmi les plus isolées du pays, n’ont souvent pas accès à la médecine occidentale. C’est pourquoi, il est courant de rencontrer dans ces contrées des Kallawayas et des Yatiris. Les premiers sont les maitres incontestés de la médecine par les plantes, grands experts en botanique. Ils ont d’ailleurs été reconnus en 2008 par l’UNESCO comme patrimoine culturel immatériel de l’humanité. Avec quelques 980 espèces, leur pharmacopée botanique est l’une des plus riches du monde. Les Kallawayas proviennent de la cordillère voisine de l’Apolobamba et étaient, à l’époque précolombienne, les médecins attitrés aux dignitaires de l’empire inca. 

Les seconds, les Yatiris (littéralement « l’homme qui sait »), omniprésents dans cette région de Bolivie sont les guérisseurs et hommes de sagesse de la culture aymara. Le monde andin est peuplé d’esprits, de ceux-ci dépendent la santé et la vie des êtres humains. Il existe dans la cordillère royale une multitude d’endroits sacrés où ces esprits se concentrent, le plus souvent au sommet des montagnes et où l’ on peut plus aisément les invoquer. Les Yatiris sont ainsi les interlocuteurs privilégiés entre ces esprits et les Hommes. le Yatiri effectue, lors de magnifiques rituels, des offrandes de feuilles de coca, d’alcool ou d’encens afin de chercher la protection de ces montagnes.

 

Si pour nous, occidentaux, la magie de ces montagnes divines ressemble à des contes improbables, pour les Boliviens ce sont des faits qui font partie de leur culture, de leur histoire . Et c’est peut-être alors à nous ,voyageurs, à respecter -et pourquoi pas – à croire et s’imprégner de cette culture.