Danser au carnaval d'Oruro: une réelle expérience de vie
Lucie gosnet

Vous êtes prêts ? Fermez les yeux : imaginez pleins de couleurs, des cymbales, des feux d’artifice improvisés, des milliers de danseurs, des applaudissements, des Saluuud exaltés, des costumes brillants sous les projecteurs, des percussions, des cris, des hymnes, des sifflets, la ferveur de la foule… nous partons au Carnaval d’Oruro un spectacle époustouflant…


Au rythme des bottes avec grelots


Negra samba
Toda la gente me está mirando porque soy caporal
Las botas puestas los cascabeles me aran suspirar
Cuando yo bailo tiembla la tierra porque soy caporal
Con mi chicote y mi sombrero puedo enamorar
Quiéreme como soy, negra
Ardiente como el sol, samba
Muévete con sabor, negra
Siente tu corazón, samba
Bailando caporales yo te entregue mi amor



Entre dévotion et fête


Avant la Bolivie (avant mes 26 ans environ), je crois que je n’avais jamais vraiment prêté attention à la fête du carnaval et plus spécifiquement aux danses traditionnelles dont les chorégraphies sont bien exigeantes. Néanmoins, j’ai toujours aimé danser : voilà un bon point de départ.

Pleine de rythmes effrénés, en Bolivie, la fête du Carnaval de Oruro respire la joie et l’exaltation. Danseurs et musiciens viennent de toutes les régions de Bolivie pour participer à un défilé de deux jours, pendant pas moins de vingt heures par jour. Cet évènement incroyable est inscrit au patrimoine immatériel de l’humanité par l’Unesco depuis 2008. Le folklore bolivien est mondialement reconnu. Outre les performances rythmiques, les costumes et les masques représentent un travail impressionnant et sont de vraies créations artistiques. Parmi les spectateurs, on peut même y croiser des célébrités, c’est pour vous dire…

D’ailleurs, je vous parle du Carnaval mais il existe une variété d’événements où on y danse et défile de la même manière. En somme, ce qui compte c’est danser pour une « fraternidad ». On retrouve une très grande variété de danses traditionnelles boliviennes, parmi lesquelles : la Morenada, la Diablada, Le Tinku, le Caporal. La grande majorité des Boliviens baignent dans les danses traditionnelles depuis leur enfance avec « foi et dévotion » pour un ensemble de Saints, en particulier pour la Virgen de Socavon. Danser c’est à la fois, comme faire du vélo ou encore savoir nager mais aussi comme passer son bac. C’est vivre un moment important de sa vie. Bref, c’est logique et sacré. On dépasse le folklore et la perspective de la fête. C’est en tous les cas ainsi que je le ressens et le discerne.

En 2011, en mission professionnelle en Bolivie, je pense alors rapidement que danser devient une évidence. En effet, c’est une excellente manière de connaître et partager l’« idiosincrasia » bolivienne. J’ai eu l’opportunité de participer à deux événements en y dansant pour un, le Caporal et pour l’autre, le Tinku. Les deux danses que j’admire ; pour lesquelles je suis bonne ? ça c’est une autre histoire.


Mon Caporal à Oruro


J’ai complétement flashé sur la danse du Caporal. Pourquoi ? Bien sûr pour le rythme mais surtout pour les bottes avec les grelots. Lors de mon premier carnaval en tant que spectatrice, j’ai craqué et su que si je dansais, c’était pour le Caporal avec les bottes. Donc, cela voulait dire danser avec le costume des hommes (et pas celui des femmes). En effet, je ne souhaitais pas porter des talons hauts ni la jupe très courte à volants. L’ensemble masculin me plaisait totalement : une tunique aux épaules bouffantes, un pantalon, les bottes et un chapeau à la main (à l’image des conquistadors espagnols).

J’en parle à un ami qui me confirme qu’il est bien possible de danser en tant que macho caporal (chorégraphie et costume). Après quelques recherches, il finit par me présenter une « fraternidad » de jeunes Caporales à laquelle je dois présenter mes motivations, exposer ma candidature et montrer un peu ce que je peux faire avec mon corps. C’est du sérieux. Un vrai recrutement professionnel ! Et ça passe ! A 27 ans, je suis heureuse : je vais participer au Carnaval de Oruro avec les Pintudas - Caporal des Sciences politiques.

Nous sommes 8 filles macha caporal. Intégrer un groupe et participer au Carnaval, c’était un nouveau projet de longue haleine. Le carnaval se prépare des mois à l’avance pour avoir une chorégraphie parfaite et originale, une coordination exacte, des costumes à la hauteur…Vouloir danser demande un grand investissement personnel, mental et financier. Au-delà, des entraînements, nous avions des engagements à tenir : participer et organiser des fêtes, apprendre à se connaître, préparer des jeux concours. Il existe une vie autour de la danse. C’est aussi cela qui me fascine en Bolivie : la puissance du groupe.

J’ai eu quelques moments de doute quant à mes performances techniques. En effet, certains des pas n’étaient pas simples et demandaient beaucoup d’effort, d’endurance et de souffle. Pas facile de trouver sa respiration à plus de 3 600 mètres d’altitude. Mais il fallait bien se préparer à danser pendant vingt heures au moins chacun des deux jours ! J’ai eu la chance d’être dans une fratrie extraordinaire qui m’a soutenue et entraînée dans la bonne humeur et la gagne.

Après trois mois d’entraînements acharnés (je me souviens que je m’entrainais partout: dans mon salon, dans les parcs de La Paz, entre deux rendez-vous...), d’essayage de costume et de partage, le jour J est arrivé. Nous arrivons à Oruro au petit matin du samedi. Je n’ai pas bien dormi la veille. Je commence à avoir une boule au ventre. J’enfile le costume, c’est lourd, ça brille, ça pique, c’est beau. On se coiffe, se maquille, se conseille entre Pintudas. Me voilà parée de mes bottes. Tel un super héros, je me sens capable de tout affronter. Je ne veux pas décevoir la Virgen de Socavon. On s’accorde avec les garçons de derniers détails techniques. On entend déjà crier les premiers spectateurs. Ouf ! Ligne de départ. Les premiers coups de sifflet retentissent ainsi que la première note de notre orchestre. On hurle notre cri de guerre : nous voilà enfin partis pour la grande aventure !

On sent le public passionné et chaque fois plus encore au fil des heures et des deux jours. Toutes ensemble, heureuses et en rythme, nous devenons des « phénomènes ». Nous formons un bloc. Nous faisons battre nos bottes. Nos costumes brillent. Les feux d’artifice éclatent. Les spectateurs nous applaudissent, se jettent presque sur nous, nous envoient leurs félicitations. Pendant deux jours, tous mes sens sont en éveil. Je réalise enfin le résultat de mois d’effort et de rigueur grâce à l’engouement des spectateurs. J’en oublie la douleur et la fatigue physique. Il faut garder le sourire jusqu’à la dernière minute, jusqu’au passage du palco : la tribune du jury qui notera la performance de notre fratrie.

L’événement achevé, sur la route du retour et la semaine suivante, j’ai des images plein la tête, des envies de recommencer. Je me sens nostalgique : c’est déjà fini…


Il subsiste une partie magique qu’on ne peut expliquer avec des mots.


Les sensations que procure la danse, les rythmes et les mouvements sont ancrés comme une odeur ou une saveur d’enfance. Dix ans après, pas besoin d’avoir un passeport bolivien, je me sens en partie bolivienne grâce à cette expérience unique. Aujourd’hui mon cerveau est programmé : dès que j’entends une chanson de Caporal ou de Tinku, j’ai envie de bouger et je revis toutes ces émotions mémorables. Redanser ? Pourquoi pas ? Aujourd’hui j’ai hâte de voir mon fils enfiler un beau costume, danser et surtout y prendre beaucoup de plaisir.

Alors cher lecteur, si vous passez par la Bolivie et que vous en avez le temps, rejoignez une fratrie et dansez dansez dansez ... A vous :
- l’expérience de vie unique
- le partage exclusif avec des locaux
- le dépassement de soi (créativité, sportif)
- La connaissance d’un pays festif et la culture du folklore par les costumes et les masques.
Venez d'ailleurs déchiffrer la Bolivie à travers ses masques.