Bolivie,
La Bolivie... Comment parler de ce pays sans tomber dans le piège des superlatifs faciles ou, plus délicat encore, sans se contredire ?
Il y a quelques jours, Apolino, un piroguier d’Amazonie me résumait ainsi son insaisissable pays : "BOLIVIA ? TODO POSIBLE, NADA SEGURO !". En somme, ici, tout est possible (vraiment) mais rien n’est sûr (jamais) !
Car la Bolivie est tout et son opposé : fascinante, attirante, mais aussi fatigante pour ses inévitables imprévus, déroutante ou déconcertante même, pour le résident que je suis. Une chose est sûre, elle marque par ses contrastes et ses extrêmes.
Sa géographie d’abord. Grande comme deux fois la France, la Bolivie propose une diversité incroyable. Altiplano, Llanos (les grandes plaines de l’Oriente), lac Titicaca, Yungas, Lipez, Amazonie, autant de noms pour des paysages sans rapport les uns avec les autres.
Haut plateau perché à 4000 mètres et entouré de sommets culminant à plus de 6000 mètres d’altitude, plaines infinies se perdant aux confins du Brésil et de l’Argentine, désert de pierres et de volcans où les températures peuvent osciller entre + 20 et - 25 degrés en l’espace de 24 heures, vallées intertropicales à la douce moiteur...
Il n’est pas rare de commencer une journée sur un glacier, les crampons bien chaussés, à plus de 5000 mètres d’altitude, et de la terminer au bord d’un torrent, un jus de papaye à la main en écoutant le chant des perroquets.
Sa population ensuite. Plus de 8 millions d’habitants, dont 6 millions d’indiens, qui mis à part un passeport identique ne présentent souvent rien de commun. Un Aymara de l’altiplano n’a en effet rien à voir avec un Yungueño et moins encore avec un indien du bassin amazonien. Couleur de peau, langue, traditions, tout diffère de la plus totale des façons.
A cet égard, la Bolivie constitue sans doute le dernier refuge de nombreuses cultures amérindiennes : Quechua, Aymara, Guarani, Tacana, Pano, Aruaco, Chapacura, Botocudo ...
Pour s’en convaincre, il suffit de déambuler dans La Paz, ville creuset par excellence, et d’y suivre un poncho arc-en-ciel ou une cholita affairée dans l’un des nombreux marchés populaires, où se mêlent, apparemment dans le plus grand désordre, des dizaines d’étals colorés et odorants.
Puis un constat en forme de paradoxe : malgré une histoire et une culture éminemment riches, la Bolivie est loin d’attirer autant de voyageurs qu’elle ne le mérite. Car à la différence du Pérou voisin, les gouvernements successifs n’ont pris que récemment conscience de l’attrait que pouvait exercer ce patrimoine.
Sur un territoire qui en regorge, on n’a pas encore fini de recenser les sites précolombiens que les Espagnols détruisirent ou enterrèrent pour mieux imposer leur autorité et leur religion. Quant à ceux déjà découverts, ils sont loin d’être mis en valeur comme ils le mériteraient.
Qui sait par exemple que les rives du lac Titicaca accueillirent l’empire de Tiwanaku, première grande civilisation du continent ? Que les Incas, des siècles plus tard, assimilèrent et s’approprièrent ses connaissances, ses techniques et ses croyances ?
De l’absence de tourisme de masse, la Bolivie a tiré quelque profit. Elle a notamment su conserver intacts ses traditions et ses coutumes. Son folklore reste extrêmement vivace, dans toutes les régions et, plus étonnant, dans toutes les couches de la population sans distinction, de telle façon que danses et musiques ancestrales se perpétuent à l’occasion des nombreuses fêtes religieuses ou civiles que compte le calendrier.
La plus importante d’entre elles est le carnaval d’Oruro qui rassemble en février près de 15000 musiciens et danseurs venus du pays tout entier, ce qui en fait le plus grand carnaval autochtone du continent après Rio.
La fête comme exutoire, la figure est connue mais reste adaptée.
Ah ! on s’en souvient encore de la qualification de la Bolivie pour la coupe du monde 1994, après l’éclatante victoire en phase de qualification contre le Brésil ! C’est vrai, les pauvres Brésiliens avaient bien peu de jambes sur la pelouse de Miraflores, à 3700 mètres d’altitude...
Autre paradoxe et non des moindres : dans ce pays dont le revenu par tête est en moyenne le plus faible du continent, les ressources sont immenses et leurs limites encore inconnues.
Les mines de Potosi, dont l’essentiel fut exploité par les Espagnols, ne sont elles pas considérées comme le gisement d’argent le plus important jamais découvert ? Et que dire des 3 "barons de l’étain" boliviens, qui comptaient au début du XX e siècle parmi les 10 plus grandes fortunes du monde ?
D’énormes réserves de gaz naturel viennent d’être découvertes près de Tarija et les plus importantes réserves de lithium de la planète se cacheraient sous le désert de sel d’Uyuni. Les plus optimistes y voient des devises futures. Les plus réalistes un terrain d’affrontement politique pour partager entre quelques uns de fabuleuses richesses.
Car la Bolivie est aussi un pays de corruption. On ne compte plus les projets de routes, ponts, écoles ou hôpitaux ayant servi à financer de luxueuses villas. Dans le meilleur des cas, la route promise sera construite, mais avec une épaisseur de moitié a celle prévue. Une ou deux saisons des pluies plus tard, il n’en restera plus grand chose...
L’un des points les plus positifs de ces dernières années est indiscutablement la stabilisation démocratique qu’a connu le pays depuis une vingtaine d’années.
Si la Bolivie détient le record du nombre de chefs d’État (près de 180 en autant d’années depuis l’indépendance) elle n’a plus connu de coup d’Etat depuis 1981, un exploit en somme.
Mais il ne faut pas s’y tromper, la politique se limite souvent à un commerce d’influence et à des échanges de services avec retour d’ascenseur.
Aucun vrai débat d’idées, des successions de polémiques stériles et parodiques, pour beaucoup, les vraies décisions sont dictées par l’ambassade des Etats Unis...
Dans ce pays à l’avenir incertain, les choses bougent pourtant.
A la suite du score inédit des leaders populaires Evo Morales et Felipe Quispe lors des élections présidentielles de 2002, on a vu pour la première fois des indigènes siéger au Parlement.
A peine un an plus tard, en octobre / novembre 2003, excédé par le mépris et l’arrogance de la classe dirigeante, le peuple d’El Alto , entrait en insurrection et chassait le Président Gonzalo « Goni » Sanchez de Lozada (aujourd’hui réfugié aux Etats-Unis).
Les habitants d’El Alto payèrent leur courage au prix fort, la répression brutale du gouvernement faisant plusieurs dizaines de morts et de centaines de blessés.
Triomphe du peuple contre élites corrompues ? Depuis son accession au pouvoir, l’atypique Président Carlos Mesa , isolé, peine à mener à bien la politique réformatrice pour laquelle le peuple l’a plebiscité.
L’histoire de la Bolivie, marquée par le pillage systématique des richesses par une poignée de possédants associés aux multinationales étrangères, évolue certes, mais avec lenteur, dans un processus douloureux.
Depuis 2006, le cocalero Evo Ayma MORALES est président de la République (élu avec plus de 50% des voix au premier tour). La Bolivie vit actuellement une réelle transition politique, un vrai changement de cap.
La Bolivie a su conserver une authenticité rare, et le voyageur qui viendra ici pour la première fois le vivra comme une expérience unique.
Richesse des gens et des cultures, harmonie des couleurs, rudesse ou douceur des climats.
C’est pour cela qu’on l’aime. Et pour les mêmes raisons la Bolivie peut fatiguer.
Elle est un de ces pays du bout du monde qui sont un hymne à l’aventure, aux rencontres authentiques et aux imprévus qui deviennent souvent nos meilleurs souvenirs... une fois rentrés !
Plus d’informations
http://www.monde-diplomatique.fr/index/pays/bolivie/
Pour les hispanisants
http://www.la-razon.com/
Article de presse : Courrier international - n° 773 - 25 août 2005 / Voyage LE JOYAU CACHÉ DU MONDE LATINO - La Paz, un air de magie





